Archives sur la guerre civile de 1997: bataille de Brazzaville

Publié le 25/01/2007 N°1310 Le Point

Sassou Nguesso avait perdu le pouvoir par les urnes, il l'a reconquis par les armes. Une reconquête qui ressemble fort à une guerre du pétrole qui aura fait plusieurs milliers de morts.

Elles avaient délicatement posé l'obus sur la commode du couloir. Juste à côté de la photo de Jésus-Christ. Elles voulaient même poser dessus une statue de la Vierge Marie. Serait-ce le blasphème ou le danger qui les en a empêchées ? A Brazzaville, les Petites Soeurs des pauvres s'amusent, en tout cas, comme elles peuvent. Après quatre mois de guerre civile, les crises de nerfs ont fait place aux crises de rire. Dans la petite chapelle au toit troué par une roquette, on prie sans répit pour que l'obus n'explose jamais. Comme si cette drôle de guerre, qui a éclaté le 5 juin dernier au avait quelque chose de parfaitement surréaliste.

Bien des Congolais se demandent encore aujourd'hui comment Denis Sassou Nguesso, leur ancien président (de 1979 à 1992), a retrouvé par les armes le pouvoir perdu par les urnes. La lutte de libération n'avait rien à voir avec celle de l'Angola ou du Zaïre voisins. Il ne s'agissait cette fois de se débarrasser ni d'un tyran sanguinaire ni d'un despote sexagénaire. Et si les Cobras portaient les mêmes perruques blondes que les soldats libériens ou sierraléonais, les généraux de la FDP (Force démocratique et patriotique) n'ont rien à voir avec les chefs de clan somaliens. Denis Sassou Nguesso, ex-lieutenant de l'école de Saint-Maixent, et Pascal Lissouba, docteur en génétique moléculaire, auraient pu donner à l'Afrique l'exemple démocratique.

« Le président, comme le stipule la Constitution, remet son pouvoir à un président élu. Je pense que cela est clair. Je ne peux donc me considérer que comme le président de la République, puisque je n'ai pas encore devant moi de successeur élu démocratiquement », assurait le 16 octobre dernier Pascal Lissouba. Comble d'un légalisme parfaitement inadapté à la situation, le président sortant, aujourd'hui en exil à Ouagadougou (Burkina Faso), n'a jamais reconnu sa défaite militaire. En cinq ans, il n'avait pourtant pas réussi à unir sous sa bannière les 3 millions d'habitants d'un des pays pétroliers les plus riches d'Afrique. Diplomate international, plusieurs fois ministre, ce professeur d'université n'avait finalement pu jouer que la carte tribale.

Mais ce qui a causé la chute de ce sixième président congolais depuis l'indépendance, c'est surtout la pugnacité de son rival. Celui qui, au temps du parti unique marxisant, se faisait appeler « Papa bonheur » n'a jamais digéré d'avoir perdu le pouvoir. Quand, dans les années 90, l'Occident conditionne son aide à la démocratie, Denis Sassou Nguesso joue le jeu en organisant en août 1992 les premières élections multipartites réelles de l'histoire du Congo. Celui qui faisait alors campagne sous le slogan « J'assume » n'imaginait pas les perdre. Réputé fier et secret, Denis Sassou Nguesso, qui n'avait que 50 ans, s'était juré de revenir un jour gérer le pays.

En portant encore aujourd'hui les tee-shirts de cette campagne électorale, les habitants de Brazzaville véhiculent sans le savoir la chronique d'une guerre annoncée. Mais qui pouvait alors se douter que la violence détruirait à ce point leur paisible capitale ? De la tour Elf au centre culturel André-Malraux, il ne reste plus grand-chose des symboles de la présence française au Congo. Encore moins des luxueux hôtels de la capitale. Les galeries commerciales ont été éventrées, les administrations, brûlées. « Brazza la verte » n'a plus rien à envier à Monrovia, la capitale dévastée du Liberia. « Il nous faudra au moins cinquante ans pour reconstruire tout ça », remarque, la larme à l'oeil, un vieil instituteur en se demandant combien ils pouvaient être pour avoir détruit à ce point sa ville natale.

Aux côtés de Denis Sassou Nguesso, on avance aujourd'hui le chiffre de trois mille hommes. Les Cobras - dénommés ainsi en référence aux serpents venimeux qui tuent leurs victimes en rampant - sont désormais partout. En quelques jours, ils ont « réquisitionné » la quasi- totalité des voitures de la ville. Et si la recrudescence des accidents de la route ne les empêche pas de continuer à fêter la victoire à la bière chaude, une seule chose les empêche d'avancer : les crevaisons. Arrêtées sur les bas-côtés de la route, les Mercedes pillées ne résistent pas aux éclats d'obus tranchants qui jonchent les routes.

« Willie ! Willie ! », hurlent quelques gosses en voyant arriver un véhicule à tête de mort. Un jeune homme d'une trentaine d'années se déplace discrètement pour aller les saluer. Il vient d'être reconnu. Willie Massenga, « le seigneur de la guerre », est ici chez lui. C'est lui qui avait formé les Ninjas, les milices de Bernard Kolelas, le maire de Brazzaville, lors de la première guerre civile de 1993. C'est lui qui, quatre ans plus tard, permet aux Cobras rivaux de gagner.

« Je suis en mission sur terre, venu pour libérer les peuples opprimés », explique celui que tous les Brazzavillois craignent. Futur chef d'état-major ou simple mercenaire ? Ce fils d'un ministre des années 60 avoue en tout cas se faire payer « en millions de francs français ». Avec lui, une centaine d'« anges gardiens » qui ne le quittent pas d'une semelle. Leur plus beau souvenir de guerre reste d'avoir ravi les orgues de Staline à l'ennemi. « J'ai récupéré un BM 21 et un bon millier d'armes. Cela servira toujours à la future armée congolaise », explique derrière ses lunettes noires le mystérieux soldat.

Sassou, beau-père de Bongo

C'est grâce aux armes que Denis Sassou Nguesso a fini par gagner cette guerre. « La résistance clandestine s'est décidée il y a quatre ans, peu après la prise de pouvoir du président Lissouba. Mais nous n'avons organisé la lutte armée qu'en 1995 », affirme Jean-Marie Tassoua, alias « Giap ». Cet ancien banquier, devenu conseiller militaire de Denis Sassou Nguesso, est l'un des nombreux civils à avoir pris les armes pour les besoins de la cause. « Si nous avons gagné la guerre, c'est grâce aux amis personnels du président Sassou Nguesso », confie-t-il aujourd'hui.

Parmi les « pays amis » du nouvel Etat congolais, le Gabon n'aura sans doute aucun mal à se positionner. Il est vrai que Denis Sassou Nguesso a marié l'une de ses filles au président Omar Bongo. Mais le général « Giap » cite aussi l'Angola, l'Afrique du Sud ou la Namibie. Quant à la France, le responsable militaire rappelle que « c'est quand même la seule ambassade à être restée pendant toute la durée de la guerre ».

En envoyant dès que possible un hôpital de campagne composé de 30 tonnes de matériel, 10 médecins et 15 pompiers, l'ex-puissance coloniale a symboliquement marqué son souhait d'aider les nouvelles autorités du Congo à se réinstaller au pouvoir. Paris avait d'ailleurs été parmi les premières capitales du monde à entériner la victoire du patron des Cobras. Ce qui n'a pas empêché le secrétaire d'Etat français chargé de la Coopération de mettre un bémol à la victoire. « Aucune richesse, fût-elle pétrolière, ne peut excuser 4 000 ou 5 000 morts », avait déclaré Charles Josselin le 16 octobre à Dakar.

Avec une production annuelle de 10 millions de tonnes et dix fois plus de réserves prouvées, le Congo fait figure de nouvel eldorado du golfe de Guinée. C'est la compagnie française Elf qui assure les deux tiers de cette production. Les proches du président Lissouba se demandent désormais si ce n'est pas cette richesse qui leur a causé tous leurs malheurs. En augmentant la part qui revient à l'Etat congolais dans certains contrats, les autorités s'étaient mis à dos bien des pétroliers. De là à en déduire que ces mêmes hommes d'affaires se sont débrouillés pour financer l'effort de guerre de celui qui les soupçonnait jadis, il n'y a qu'un pas. Que le général « Giap » refuse de franchir. « A propos d'Elf, mieux vaut parler de neutralité active », précise-t-il. Délicat euphémisme.

Reste que c'est la paix que le nouveau chef du Congo va devoir désormais gagner. Des dizaines de soldats angolais, discrètement postés à la présidence comme à l'aéroport de Brazzaville, aux multiples clans des milices privées, un seul slogan unit tous ceux qui s'attribuent aujourd'hui la victoire : « Chacun aura sa part ». Malgré les consignes de l'état-major, qui envoie de temps en temps une mission pour piller les pillards, les Cobras font encore la pluie et le beau temps à Brazzaville. « Nous avons gagné la guerre, nous n'allons pas nous laisser dépasser dans nos arrières par des morpions ! » assurait dimanche dernier le général « Giap ». Il tenait à rassurer le personnel de l'OMS (Organisation mondiale de la santé), qui venait de perdre sous ses yeux plus de six cents véhicules.

Une foire aux armes

Des « morpions », peut-être, mais puissamment armés. Après avoir été transformée par les pilleurs en gigantesque « salon du meuble », la capitale congolaise a désormais l'allure d'une étonnante foire aux armes. Du port de Yoro, au nord de Brazzaville, des centaines de Congolais passent régulièrement en pirogue à la ville voisine de Kinshasa. Des matelas aux kalachnikovs, tout s'achète et se revend. « 5 000 francs CFA (5 francs français). A prendre ou à laisser ! » hurle un soldat en exhibant un fusil à pompe noir flambant neuf. Et de tirer de l'autre main, dans un énor- me éclat de rire, une rafale de mitraillette.

Le désarmement prévu par l'état-major s'annonce difficile. Au cimetière d'Itatolo, on enterrait samedi dernier un jeune combattant de 22 ans. Le soldat avait simplement refusé de rendre son PM (pistolet mitrailleur) aux autorités concernées. Dans un pays qui a connu deux guerres civiles en cinq ans, ceux qui n'ont pas besoin de revendre leurs armes pour survivre s'apprêtent sans doute à les enterrer dans leur jardin. A moins que la discipline ne soit imposée par la force par les nouveaux maîtres du Congo.

De quel Sassou le Congo va-t-il demain hériter ? « Otchombe », le guerrier, ou le très « dandy » chef d'Etat qui invite les journalistes à dîner dans les meilleurs restaurants de Paris ? Celui qui va réoccuper la présidence a déjà proposé un gouvernement d'union nationale. Il a aussi promis une « élection présidentielle libre et transparente ». Ses partisans envisagent un « acte fondamental » devant régir la transition, dont la durée n'a pas encore été déterminée, mais que le nouveau chef du Congo souhaite ne pas voir « tirer en longueur ». « En tant que Mbochi, Denis Sassou Nguesso est membre d'une ethnie minoritaire. Il va devoir composer. Il n'a pas le choix. S'il s'asseoit seul au pouvoir, il se retrouvera avec les mêmes problèmes que son prédécesseur », conclut un journaliste local.

Les ambitions de l'Angola

La victoire de Denis Sassou Nguesso risque fort de faire entrer le Congo dans la sphère d'influence de l'Angola. Le président angolais José Eduardo Dos Santos est le grand vainqueur de cette affaire et son pays apparaît désormais comme un pôle stratégique de l'Afrique australe et centrale.

Ce sont les troupes angolaises qui ont en effet fait basculer le rapport de forces militaire. L'opération a été coordonnée par le chef d'état-major de l'armée de Luanda, le général Joao De Matos. Deux brigades - environ 1 000 hommes - ont été expédiées au Congo à partir de Cabinda, dont 300 hommes à Pointe-Noire. Des Mig-23, des Sukhoi-22 et 23 ainsi que 4 lliouchine 76, initialement basés à Catumbela, ont participé aux combats.

Les troupes de Pascal Lissouba, à court d'argent (le virement d'Elf n'arrive que le 20 du mois...) et de munitions, n'ont pu résister malgré un baroud d'honneur à Kipongo, au sud de Dolisie, où une colonne de partisans de Sassou a été décimée. Une cinquantaine de pilotes et techniciens russes, ukrainiens et kirghizes, qui servaient dans les rangs de Lissouba, ont pu être exfiltrés par des moyens privés. Mais une dizaine d'autres, des civils, ont été capturés à Pointe-Noire.

Avant la débâcle finale, Pascal Lissouba avait tenté de se ménager des alliances. Il avait rencontré l'Ougandais Museweni, le Rwandais Kagame et le Congolais (ex-Zaïre) Kabila. Ce dernier avait exigé 30 millions de dollars, dont 20 payables immédiatement, pour se ranger au côté de Lissouba. Celui-ci ne disposant pas de la somme, le projet est demeuré sans suite.

En entrant dans le chaudron congolais, Dos Santos visait à régler ses vieux comptes avec l'Unita de Jonas Savimbi, le chef rebelle qui contrôle toujours une grande partie du territoire angolais, et avec le Front de libération de l'enclave de Cabinda (FLEC), qui avait fait de Brazzaville sa base arrière.

Mais il poursuit aussi un projet plus ambitieux : faire de l'Angola une sorte de Brésil africain. Les dernières découvertes pétrolières (par Elf) au large des côtes sud du pays - le gisement Girassol et, plus récemment, le gisement Dalia qui recèlerait un milliard de barils récupérables - pourraient donner au président angolais les moyens de ses ambitions. « L'Angola pourrait avoir la maîtrise de l'offshore profond dans toute la zone », affirme un pétrolier. P. B.


 

Commentaires (2)

1. Abel Batekolo 12/03/2010

ces événements sont graves, pour les besoins de la bonne histoire, il faut corriger les quelques incohérences constatés sur les faits,à de: 1*/ la reconquete *ne ressemble pas* mais c'est la guerre des trois (E)) Elf,Elysée, État Major.2*/le bilan est de plus de 20.000 morts donc des dizaines de milliers de morts et Sassou Nguesso le reconnait lors du discours à la nation de 1999. 3*/la guerre n'a pas commencé le 05 juin, il faut prendre en compte les événements d'Owando et les massacres de la famille de Yhombi Opango par les cobras conduits par Aboya, en plus, il y a l'arrivée des troupes angolaises à Libreville, prenez en compte plusieurs témoignages publiés ce jour. 4*/ willy Mantsanga n'a jamais formé les ninjas, après avoir raté sa formation militaire, il s'etait incorporé chez les ninjas par son courage, par contre les milices de Kolelas avaient comme instructeurs: Stoye,Bakoua,Bouissa Matoko, N'Tandou, etc....
Enfin, il faut réactualiser cet article. Merci

2. ONGDH / Kinshasa 20/04/2010

Il nous revient de féliciter toujours Abel Batekolo pour la pertinence de ces opinions, mais où réside t-il maintenant?

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